Papa                            (ton fils Jean Michel)


Depuis ces trois ou quatre dernières années, où tu avais perdu le goût pour cette vie d’en bas, je me suis souvent demandé quel pourrait être mon témoignage le jour de ton passage dans l’autre vie.

Ce jour, attendu et redouté, est arrivé : la douleur et les mots s’entrechoquent.


Malgré la foi et l’espérance, la douleur est bien présente et c’est ainsi.

Pourtant je sais que ce jour est une fête immense pour toi, celle de la rencontre avec ton Seigneur, ton Créateur.

La fête  aussi des retrouvailles avec ta maman chérie, Madeleine, qui t’a tant manqué depuis tes 18 ans; avec ton papa, Emile, dont tu avais hérité du caractère trempé; avec tes frères et soeurs chéris, partis trop tôt.

C’est toi qui disait que cette mort n’est qu’un passage et je le crois intimement aujourd’hui.

Mais quand même ……


En pensant à toi, j’ai voulu citer cette béatitude : « Heureux les affamés et assoiffés de justice, …»


Ceux qui t’ont côtoyé de près savent que tu avais horreur de l’injustice. 


Tu as mené nombres combats pour défendre « la veuve et l’orphelin ».

Tu donnais de ton temps et de ton argent et tu ne faisais jamais les choses à moitié.

En famille nous vivions, avec toi, l’avancée de tes «dossiers».


On a pu te croire fier, entêté, fougueux, obstiné  ....

En famille, nous partagions tes doutes, tes déprimes, tes questions, tes déceptions.

Nous connaissions ton grand coeur et ton amour pour les gens.


3 ans de marine, 15 ans de gendarmerie, 27 ans à Rhône Poulenc :

Partout où tu es passé, tu as laissé ton empreinte, troquant souvent ton habit de gendarme pour celui de détective ou d’assistant social.

Plus tard à Rhône Poulenc, tu étais connu comme défenseur des droits des travailleurs.

Parfois excentrique dans tes combats, tu mêlais le sérieux et le dérisoire, mais tu ne supportais pas le mensonge et les magouilles.

Tes « adversaires » t’aimaient car tu étais « franc du collier ».

Tu as donné aussi beaucoup de temps pour le Secours Catholique, nous apprenant, très jeunes, à partager notre famille avec d’autres enfants, accueillis en vacances.


Tu haïssais l’injustice et tu aimais les gens, je peux en témoigner.

Tu aimais ta famille et tu as été un époux fidèle. 

Tu aimais la nature, la création et ton jardin a été tour à tour, passion et thérapie.

Tu aimais rire, raconter des blagues, faire le pitre.

Tu aimais la lecture, les mots, les discours, les poèmes.



Mais depuis plusieurs années un grand vide t’avait envahi.

Tu n’avais plus goût à la vie. Tu disais que tu n’éprouvais plus de sentiments. 

Tu attendais la fin de ce combat trop lourd.

Tu avais rendu les armes et tu étais souvent dans l’angoisse et le doute.


Ce jour que tu appréhendais et désirais à la fois, est arrivé.

Jeudi soir, tu es parti courageusement pour être opéré en urgence, avec un au revoir de la main.

Au retour de l’opération, nous avons pu prier autour de toi endormi, puis ton coeur s’est arrêté.

Je sais qu’instantanément notre Seigneur a rempli le vide en toi d’une grande bouffée d’éternité.


Une de tes angoisses était de laisser maman seule.

Ne crains pas, elle est bien entourée et nous prendrons soin d’elle.

C’est bien la raison d’être d’une famille : prendre soin les uns des autres !


Je voudrais terminer en reprenant les mots de ton papa Emile, que je t’imagine reprendre pour nous tous, ta famille, mais aussi tous nos frères et soeurs en humanité :

« Que votre conduite à l’égard des uns et des autres soit celle vraiment de frères et de soeurs, surtout envers les plus jeunes.

Que vous vous montriez tels, au point d’être solidaires dans les bons et mauvais moments.

Votre nombre n’est pas trop grand, car vous ne vous trouverez pas d’amis plus sûrs dans le bonheur et le malheur.

J’ai été heureux de vous avoir tous et sans préférence et surtout ceux qui m’ont épaulé dans mes difficultés et mes tourments sans nombre, que Dieu seul connait …….

…… Ayez l’Amour et la Crainte de Dieu et la pensée de vos défunts; ils vous aiderons comme ils m’ont aidé.

Priez et faites prier pour eux. »

Mon petit papa,                           (ton fils David)


Depuis jeudi soir dernier, où je t'ai vu pour la dernière fois à l'hôpital de Romans, je suis passé par tous les états, tu le sais bien…


J'ai versé tant de larmes, il m'a semblé plus d'eau qu'il n'en tombait du ciel alors. Je me suis senti anéanti, et juste après, regonflé, habité d'une force nouvelle. J'étais au bord de la rivière sous les ramures en train de s'égoutter, entouré d'une nature en pleine renaissance du printemps, j'ai souri !

Ensuite je me suis effondré à nouveau, terrassé par le chagrin. J'étais comme un enfant abandonné, un enfant qui n'a plus de papa. Au moment même où tu t'éteignais doucement, ce sont ces mêmes mots que prononçait ma fille, à des kilomètres de là, s'adressant à sa maman : « je n'ai plus de papa moi ? ». Je l'ai pris comme un signe que tu m'envoyais alors, le signe de ta présence, irradiant en chacun de nous dans tes derniers instants. Je t'avais demandé un signe et tu ne pouvais m'en donner de plus beau…


Oui vraiment je suis passé par tous les états, pendant ces 5 jours derniers, depuis que tu es parti. C'est comme si j'avais vécu une vie en condensé, revisitant toutes les étapes de ta longue vie. Depuis 5 jours, papa, on a beaucoup discuté tous les deux, je t'ai dit tout ce que j'avais sur le cœur, tu as pu lire dedans comme dans un livre ouvert. On s'est parlé comme deux hommes, droit dans les yeux. Je t'ai dit combien je t'aimais, et aussi ce que j'avais moins aimé en toi. On a remonté le temps et finalement on s'est retrouvés cote à cote, complices, nous étions deux enfants s'amusant à convoquer nos souvenirs.


Pendant ce long dialogue, je t'ai dit surtout combien j'avais été fier de toi, dans ces dernières minutes alors que je serrai fort ta main, avant de la lâcher pour toujours. Je t'ai expliqué que je t'avais alors retrouvé tout entier, mon papa d'avant, je t'ai dit comment je suis redevenu un tout petit enfant, qui se tourne vers son papa et l'admire sans réserve. Toi, tellement affaibli et éteint ces dernières années, qui n'avais plus de désir ni de joie, tu as été si fort et si digne quand il a fallu prendre ta dernière décision, et l'assumer. Oui, c'est vrai, sur ce coup-là papa, j'ai été vraiment bluffé !


Quand tu es parti papa, j'étais tout à la fois : j'étais un petit enfant, et juste après, j'étais un homme, tout à fait.


Maintenant tu sais tout, je t'ai même dit les peines, la faiblesse et les doutes, qu'il me reste encore au cœur, et que je devrai combattre toujours. En retour, tu m'as dit que tu comprenais. 


Maintenant nous sommes rassemblés tous ici, ton épouse, ma chère maman, dont on va bien s'occuper, comme tu nous l'as maintes fois demandé, tes six grands enfants et leurs conjoints, tes petits enfants et arrière petits enfants, les deux nombreuses familles, les fidèles amis et ceux qui t'ont connu de près ou de loin, qui sont venus te rendre hommage, te faire une dernière haie d'honneur. Quelle belle assemblée !


Pour la belle réussite de ta vie, papa, je veux te remercier, te redire que notre dette est immense envers toi, envers vous deux mes chers parents. Mais cette dette n'est pas d'argent, parce qu'elle n'écrase pas ceux qui la contractent, au contraire elle augmente leur bonheur, elle les rend aptes à la vie et à faire à leur tour de leur mieux pour transmettre ce qu'ils ont reçu. Souvent, tu nous as dit que la vraie valeur n'est pas dans ce qu'on achète, mais dans ce qu'on est capable de réaliser par         soi-même : une idée simple, mais qui donne pourtant à réfléchir pour toute une vie… merci de nous l'avoir enseignée.




Voilà, je vais en finir, car je ne voudrais pas abuser de la patience de tes invités. Moi-même je crois n'avoir bientôt plus assez de larmes ni de salive, et bien besoin d'un petit verre !


Dans quelques minutes nous allons t'accompagner pour ton dernier voyage terrestre et te dire au revoir une dernière fois. Je vais sans doute fléchir une autre fois en voyant entrer ton cercueil dans ce caveau froid, dont on va ensuite resceller la pierre. Mais je sais qu'on ne t'y enfermera pas, car tu es libre désormais, et tu as bien gagné cette liberté ! Je sais que que cette tombe n'est que le symbole de notre acceptation à te laisser partir, à refermer la porte, parce qu'il faut se résoudre à se détacher, pour continuer à vivre, pour ceux qu'on aime, parce que la vie est belle.


Tu vas peut-être monter au ciel, papa, je n'en sais rien au juste, et peu importe… Pour moi tu es déjà partout, tu es dans cette fleur au bord d'un chemin du bois de Suze, dont l'éclat des couleurs brille d'une intensité nouvelle lorsque je pose mon regard dessus. Tu étais dans le vol de cet oiseau hier qui s'est immobilisé dans le ciel, m'adressant un autre signe. Tu es dans cette maison, de pierres de molasses et de galets, le moulin, que tu as tant aimé, où brûle encore la douce présence de tes aïeux. Tu seras dans la forêt, la terre et l'eau de cette vallée, où j'aimerai toujours revenir.


Tu es surtout dans le cœur de maman, tu seras mes bras à chaque fois que je la serrerai fort contre moi. 


Tu es dans le regard d'Elise, et dans le rire de Célestine.


Je te garde au fond de moi pour toujours, je t'aime à jamais.             

Au revoir mon petit papa.     (Ton fils David)

Texte Perrine